2019-02-29 Devenir majeur en chambre d’isolement

• Pour citer le présent article : https://psychiatrie.crpa.asso.fr/760

Document du samedi 29 février 2020
Article mis à jour le 31 août 2020
par  A.B.

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Bonjour,

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Témoignage.

Si je me permets de vous écrire c’est parce que j’ai effectué un séjour à l’hôpital psychiatrique fin 2019. J’ai été hospitalisé du fait de ma dépression qui me mettait gravement en danger. Si les pratiques de l’hôpital dans lequel j’ai résidé témoignent du manque de moyen et d’effectif ainsi que de la nécessité de moderniser des locaux complètements dépassés ce n’est pas pour cela que je m’adresse à vous.

Durant mon séjour on m’a placé en chambre de sécurité une première fois pendant trente-six heures puis une seconde fois le lendemain. Le médecin à pris cette décision suite à des tentatives de suicide répétées de ma part. Ce choix à donc été effectué en corrélation au danger majeur que je représentais pour ma personne.

Je suis arrivé vers 22h30 à l’unité d’isolement. Si je ne conteste pas ce choix je me dois pour apaiser ma conscience et le traumatisme que cela m’a laissé de vous dire qu’on m’a totalement déshumanisé durant ces deux mises en chambre de sécurité. Les bruits de cognement sur les murs, les hurlements incessant, le tapis de gymnastique pour dormir, l’absence de vêtements et de lunettes, la lumière de la sortie incendie à travers la vitre de la porte en plein dans mes yeux durant toute la nuit, ainsi que le refus de me laisser de l’eau dans ma cage, l’immense vitre totalement opaque et le lavage plus précaire que celui d’une voiture, en effet j’étais muni d’un minuscule bassin et de gants dégradables, m’ont traumatisé. De plus, il m’a fallu dix-sept heures avant de pouvoir, enfin, contempler le ciel. J’ai été forcé de réclamer à d’innombrables reprises la possibilité de fumer une cigarette afin de respirer l’air de dehors. Les repas étaient en chambre. Pour pouvoir en sortir il fallait fumer.

Je suis sorti de la chambre le surlendemain vers dix heures trente. J’ai effectué mon retour au service Adolescent en compagnie de deux soignants peu avant midi.

J’avais 17 ans, nous étions le 20 novembre et le 21 novembre, je fêtais mes 18 ans.

Le médecin du service m’avait refusé ma permission pour la journée du 21 novembre. Le 20 novembre au soir j’ai été à nouveau placé en chambre de sécurité. Cette fois ci on m’a emmené de force à l’unité fermée. Le sifflement constant et incessant de la ventilation motorisée crucifiait mes oreilles. Le pire restera cependant pour toujours le manque de bouton d’appel, je m’en suis aperçu lorsque j’ai été forcé d’aller déféquer. Il n’y avait pas de papier toilette. C’est à ce moment précis qu’un être humain peut s’apercevoir qu’il ne vaut rien de plus qu’un chien. Il n’y avait pas d’horloge non plus cette fois-ci, j’avais alors perdu toute connexion temporelle. J’ai dû attendre entre trente minutes et une heure avant que l’on vienne me voir.

J’en ai profité pour demander aux soignants calmement mais à bout de souffle de me montrer quelle était la loi qui les autorisait à me détenir de la sorte. Je leurs ai fait cette demande à plusieurs reprises sans jamais avoir de réponse. Le 21 novembre 2019 restera à jamais la pire journée de ma vie. J’ai demandé à voir le cadre du service le lendemain au levé, il n’est venu qu’a 21 h.

Durant cette journée les soignants m’ont dit que je resterai dans cette maudite pièce des mois entiers. On m’a brisé et déshumanisé. Ils étaient inhumains avec moi, j’en ai extrêmement souffert. La médecin a autorisé mes parents à venir me voir une heure, au goûter, et je l’en remercie, c’était le seul moment d’humanité de la journée. Au moment du dîner on m’a rendu tous mes sacs. Le médecin m’a expulsé du service Adolescents sans en informer personne. Il m’avait fait la promesse devant mes parents que je pourrais rester dans ce service après mes 18 ans. J’y étais en confiance. Je me suis alors senti seul, trahi et abandonné. J’ai d’ailleurs à nouveau eu droit à l’absence de papier toilette le lendemain matin.

On m’a libéré vers 11 h le 22 novembre. Pour l’avoir aperçu plusieurs fois la chambre d’isolement est très semblable à celle de sécurité aux différences près que sa fenêtre est plus petite, ce qui ne change rien car on ne peut voir au travers. Le lit n’est pas cloué au sol mais y est bétonné. Cette salle que quiconque redoute me hante encore.

Peu importe ce que vous verrez ou entendrez à son propos, on ne peut pas l’imaginer si l’on ne l’a pas vécu. J’entends bien qu’elle soit l’ultime recours dans certaines situations mais personne ne peut en sortir indemne. Elle brise et déshumanise. Il faut trouver une solution, ces chambres sont incapables de guérir des malades. Je percevais et percevrai toujours chaque soignant que j’ai pu voir depuis cette prison comme mon tortionnaire. Jamais je ne pourrais le regarder dans les yeux. L’isolement doit disparaître, nous ne sommes plus au moyen-âge. Tous les citoyens français sont libres et égaux en droits. Il est interdit de leurs enlever leurs droits de la sorte. L’Homme n’est pas un bien, c’est un être humain quelle que soit la maladie dont il est victime.

Bien évidemment je reste entièrement à votre disposition si vous avez besoin de précisions ou si vous avez des questions à me poser.

Je vous remercie infiniment d’avoir pris le temps de lire ces quelques lignes.