2011-05-18 (art) Un manifeste contre le DSM 4

• Pour citer le présent article : http://goo.gl/embFb ou http://psychiatrie.crpa.asso.fr/107

Document du mercredi 18 mai 2011
Article mis à jour le 10 février 2015

Nous répercutons ce manifeste auquel nous nous joignons dans la mesure où ce sont les psychiatrisés eux mêmes qui sont les premières et principales victimes des applications mécanistes des standards diagnostiques en matière psychiatrique : cette association désastreuse symptôme (ou dit tel)-diagnostic-médicaments.

MANIFESTE POUR UNE PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE, NON STATISTIQUE

Par le présent texte, les professionnels et organisations signataires, se prononcent en faveur de critères cliniques de diagnostic, et par conséquent à l’encontre de ce qui est imposé par le “Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders” ou DSM IV par l’Association de Psychiatrie américaine comme grille de critères unique pour la clinique de la symptomatologie psychiatrique.

Nous souhaitons partager, débattre et nous mettre d’accord sur les connaissances cliniques concernant les pathologies psychiques - souffrances symptomatiques et non pas maladies - afin de mettre en question une santé psychique qui serait statistique ou normative, ainsi que l’imposture clinique et intellectuelle du "désordre", du "trouble", de la "maladie" mentale. Nous voulons aussi dénoncer que soit imposé un traitement unique — thérapies codifiées pour troubles formatés — au mépris des différentes théories et stratégies thérapeutiques et de la liberté de choix du patient.

En ce moment nous assistons à la naissance d’une clinique qui fait chaque fois moins de place au dialogue, qui est de plus en plus indifférente aux manifestations de souffrance psychique, qui est cramponnée aux protocoles et aux traitements exclusivement palliatifs des conséquences, et non des causes. Comme le disait G. Berrios (2010) : "Nous sommes confrontés à une situation paradoxale dans laquelle il est demandé aux cliniciens d’accepter un changement radical dans la façon de concevoir leur travail (exemple : abandonner les conseils de l’expérience au profit des diktats fournis par des données statistiques impersonnelles) quand, en réalité, les fondements actuels de la certitude ne sont autres que ce que disent les statistiques, les théoriciens, les gestionnaires, les entreprises (comme l’Institut Cochrane) et les investisseurs capitalistes qui sont précisément ceux qui disent où se trouve l’argent.

Par conséquent, nous défendons un modèle de santé où la parole serait une valeur à promouvoir et où chaque patient serait considéré dans sa singularité. La défense de la dimension subjective implique la confiance dans ce que chacun met en jeu pour traiter quelque-chose en soi qui se révèle insupportable, étranger à soi, et cependant familier. Nous manifestons notre répulsion à l’égard des politiques d’assistance qui recherchent la sécurité au détriment des libertés et des droits. A l’égard des politiques qui, sous couvert de bonnes intentions et de la recherche du bien du patient, le réduisent à un calcul de rendement, à un facteur de risque ou à un indice de vulnérabilité qui doit être éliminé, à peine moins violemment que par la force.

Quelle que soit la discipline, l’approche de la réalité de son objet se fait au travers d’une théorie. Ce savoir limité ne saurait se confondre avec La Vérité, car cela supposerait de faire comme une idéologie ou une religion, où toute pensée ou événement, et y compris le langage utilisé, servent à forcer à faire un lien (re-ligare) entre savoir et vérité. Tout clinicien qui a un certain esprit scientifique sait que sa théorie est ce qu’Aristote appelait un Organon, c’est à dire un outil pour approcher une réalité qui est toujours plus multiple et changeante, et dont les classifications doivent laisser de la place à la manifestation de cette diversité, permettant ainsi le progrès théorique aussi bien que pratique.

Cette conception s’oppose à l’idée de règle au sens où nécessairement, obligatoirement et inéluctablement les choses sont et doivent fonctionner d’une manière déterminée. Nous savons tous quelles sont les conséquences de cette position qui va de l’orientation vers la norme, à la prescription, pour finir par devenir contrainte. C’est ici que le savoir se transforme en exercice du pouvoir : quand il sanctionne, au sens large, ce qui obéit ou n’obéit pas à cette règle. Ordonnancement de la subjectivité à l’Ordre Social que réclament les marchés. Tout pour le patient sans le patient. Un savoir sans sujet est un pouvoir sur le sujet. C’est ce que J. Peteiro a appelé l’autoritarisme scientifique.

C’est pour tout cela que nous voulons manifester notre opposition à l’existence d’un Code Diagnostic Unique Obligatoire et Universel.

Par ailleurs, le modèle a-théorique dont se pare le DSM, et qu’on a voulu confondre avec de l’objectivité, nous parle de ses failles épistémologiques. Il n’est que d’évoquer son manque de définition concernant ce que nous pouvons comprendre par "trouble mental" ou "santé psychique". Le contenu de cette taxonomie psychiatrique relève plus d’ententes politiques que d’observations cliniques, ce qui engendre un problème épistémologique très grave.

Quant à la méthode de classification du DSM, on constate qu’on peut classer, entasser ou regrouper beaucoup de choses, mais que ce n’est pas établir une entité nosographique dans un champ déterminé.

Enfin, dans la même veine que ce qui précède, les statistiques utilisées ont un point de départ faible : l’ambiguïté de l’objet auquel elles sont appliquées, c’est à dire le concept de "trouble mental". Les statistiques se présentent comme une technique, un outil qui peut être mis au service de questions multiples et en tous genres. Ce sont les mêmes personnes qui définissent les items et les valeurs de base de la courbe statistique, qui décident aussi de l’inclinaison plus ou moins éloignée de la marge de ce qui va être quantifié et interprété ultérieurement.

Dans ce contexte de pauvreté et de confusion conceptuelle, la prochaine publication du DSM-V suppose une menace évidente : personne ne sera à l’abri de quelque-chose qui le stoppe, qui en fasse un malade. Il ne restera pas d’endroit pour la santé, en termes de changement, de mouvance, de complexité ou de multiplicité des façons d’être. Tout le monde malade, tout le monde victime de "trouble mental". Toute manifestation de mal-être sera rapidement convertie en symptôme de "trouble mental" qui nécessitera une médicalisation à vie. C’est le grand saut qui a été fait sans aucun appui épistémologique : de la prévention à la prédiction.

Des seuils diagnostics plus bas pour beaucoup de "désordres" existants ou de nouveaux diagnostics qui pourraient être extrêmement courants dans la population générale, voilà de quoi nous prévient Allen Frances, chef de groupe de travail du DSM-IV, dans son écrit "Ouvrant la boîte de Pandore". Faisant référence aux nouveaux "troubles" que comprendra le DSM-V, cet auteur cite quelques-uns des nouveaux diagnostics problématiques :

  • le syndrome de risque de psychose ("c’est certainement la plus préoccupante des suggestions. Le taux de faux-positifs serait alarmant, de l’ordre de 70 à 75 %").
  • Le "trouble" mixte d’anxiété dépressive [ce qui s’appelait jadis la dépression névrotique ? ].
  • Le "trouble" cognitif mineur ("il a été défini pour des symptômes non spécifiques (…) le seuil a été fixé pour (…) comprendre un énorme 13 % de la population")[Il avait été question jadis de MBD ; minor brain dysfunctions, troubles de soft, Touwen, in : Wallon : La Vie mentale, p. 66].
  • Le "trouble" de l’excessivité
  • Le "trouble" dysfonctionnel du caractère avec dysphorie
  • Le "trouble" de la déviation sexuelle [Dans le DSM IV, il y a des pédophiles, mais plus d’homosexuels]
  • Le "trouble" de l’hypersexualité
  • etc.

[Contradiction massive : tout le monde est jugé potentiellement malade, en même temps que convoqué au « travailler plus », autrement dit au « surtravail » (Ueberarbeit)]

Par conséquent, il y a augmentation du nombre de "troubles" et augmentation aussi du champ sémantique de nombre d’entre eux, comme le fameux TDAH, [Trouble de déficit de l’attention / hyperactivité], qui non seulement se permet un diagnostic basé seulement sur la présence de symptômes, et ne requérant pas l’incapacité, mais encore est réduit pour les adultes à la moitié du nombre des symptômes requis. Le diagnostic TDHA se rencontre aussi dans l’autisme, ce qui impliquerait la création de deux fausses épidémies et engendrerait une augmentation de l’utilisation de stimulants dans une population particulièrement vulnérable.

Si on relie ce traitement statistique avec l’hétérogénéité thématique des groupes de travail, qui se multiplient et vont de l’identité en passant par l’adaptation des pulsions, l’hypersexualité, les changements d’humeur, etc., force est de constater que les classifications internationales prétendent être totalement autonomes par rapport à une quelconque empreinte théorique et, par conséquent, libres de tout type de contrôle sur le plan de la rigueur épistémologique. Cependant, nous ne croyons pas que les classifications et traitements puissent être neutres par rapport aux théories étiologiques, comme on le prétend, et dans le même temps être neutres par rapport à l’idéologie du Contrôle Social, et à des intérêts autres que la clinique.

Paul Feyerabend, dans Le mythe de la science et sa mission dans la société, nous dit : « À la base, c’est à peine s’il y a une différence entre le processus qui conduit à l’énonciation d’une nouvelle loi scientifique et le processus qui précède un nouvelle loi dans la société ». Il semble, poursuit cet auteur dans Adieu la Raison, que : »Le monde dans lequel nous vivons est trop complexe pour être compris par les théories qui obéissent aux principes (généraux) de l’épistémologie. Et les scientifiques, les politiques - toute personne qui veut comprendre et/ou avoir une influence dans le monde -, prenant en compte cette situation, violent les règles universelles, abusent des concepts, déforment les connaissances déjà acquises et empêchent constamment les tentatives pour imposer une science au sens de nos épistémologues. »

Enfin, nous voulons attirer l’attention sur le danger que représente pour la clinique des symptômes psychiatriques le fait que les nouveaux cliniciens sont formatés, délibérément, dans l’ignorance de la psychopathologie classique, puisque cela entre dans la dialectique entre théorie et clinique, entre savoir et réalité. La psychopathologie clinique qui déjà n’est pas enseignée dans nos facultés non plus que dans nos programmes de formation (…). Cependant, ils sont instruits du modèle d’indication… pharmacologique : universalisation de la prescription pour tous et pour tout, et qui ne se différencie en rien d’un distributeur automatique d’étiquettes psy et de réponses médicamenteuses. Ce que nous dénonçons est une méconnaissance des fondements de la psychopathologie, un obscurcissement de taille au moment d’examiner les patients et, par conséquent, une limite plus que considérable au moment d’établir un diagnostic.

Dans la mesure où la connaissance est la forme la plus éthique que nous ayons de nous approcher de notre réalité plurielle, la coexistence de différents savoirs sur la complexité de l’être humain n’est pas un problème.

C’est pour tout cela que nous proposons de mettre en œuvre des actions qui auraient pour objectif de poser des limites à tout ce processus croissant des classifications internationales, et de travailler avec des critères de classification qui auraient une base solide en psychopathologie et qui, par conséquent, proviendraient exclusivement de la clinique.

Barcelone, le 14 avril 2011

http://stopdsm.blogspot.com/

Pour signer le manifeste, cliquer là :
https://spreadsheets.google.com/viewform?formkey=dHN4Q3VsOU1EaHRoejRGYmlLcTZ3SGc6MQ
Nombre = prénom
Apellido = nom de famille
Ciudad = commune
Pais = pays

Nous serons reconnaissants de la diffusion maximum de ce premier manifeste (suivi d’autres, de pays différents).

Les éléments recueillis seront traités de façon confidentielle (ils ne seront publiés qu’au moment de présenter les adhésions à un organisme officiel).

stopdsm chez gmail.com


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