2011-04-04 (art-doct) Article par Guy Baillon, psychiatre des hôpitaux • Pourquoi l’Unafam, la Fnapsy, les professionnels ont-ils voulu cette loi sur la psychiatrie ... (version abrégée adressée à tous les sénateurs le 6 avril 2011)

• Pour citer le présent article : http://goo.gl/SVYcd ou http://psychiatrie.crpa.asso.fr/82

Document du lundi 4 avril 2011
Article mis à jour le 10 février 2015

Ci-dessous article de Guy Baillon du 4 avril 2011, en version abrégée adressée (par François-R. Dupond Muzart à titre individuel) à tous les sénateurs le 6 avril 2011.Lien vers la version complète.


« 1. — Pourquoi l’UNAFAM, la FNAPSY, les professionnels ont-ils voulu cette loi (…) sur la psychiatrie ?

N’ont-ils pas tous été victimes d’une méprise dramatique, chacun à des titres différents ? Nous devons absolument élucider pourquoi, si nous voulons nous préparer à l’avenir.

La loi a été votée en première lecture, l’aller et le retour entre les deux Chambres ne l’annulera pas. Des sénateurs l’ont affirmé.

Alors osons d’abord brosser l’avenir immédiat qui n’a manifestement été simulé par aucun des auteurs de la loi. Nous verrons ensuite pourquoi ces trois partenaires sont inconscients de ce qu’ils ont déclenché.

(…) sur le fond, personne n’a encore mesuré l’ampleur de l’évolution amorcée : pourtant le rapport du Contrôleur des libertés, J.-M. Delarue est éclairant : la logique majeure qui va guider les actes de chacun sera encore « la logique de sécurité » dans l’hôpital, s’y ajoutera la logique de « la certitude que l’obligation de soins doit être respectée » ! Chacun sait qu’il n’y a là aucune certitude possible, même l’effet d’une même injection intramusculaire d’un produit reconnu comme adéquat à… « mais à quoi ? » est variable. Alors, pour faire bien, va se réaliser une escalade sans fin de prescriptions médicamenteuses, où chaque acteur du soin cherchera à se protéger (on ne sait ce que ces craintes vont produire). Les auteurs de cette loi savent-ils les faits graves qui se sont produits lors des premières années des neuroleptiques en France (Poitiers entre autre), en Suisse (près de Genève) en raison des « abus » de médicaments (et des responsabilités partagées entre médecins et infirmiers, chacun y allant de son surdosage) ? Et lorsque l’on observera que les médicaments donnés en excès entraînent des troubles de plus en plus graves, les tribunaux vont montrer facilement que des excès ont été commis. Le Médiator a ouvert une autre voie : avons-nous bien éclairé la société sur les dangers très bien précisés des nouveaux neuroleptiques actuels ? Ils produisent après quelques années des troubles graves : obésité, puis diabète, hypertension, et sont suivis de conséquences irréversibles sur le cœur, la rétine, les artères. Lorsque les médicaments sont bien encadrés par les soins psychothérapiques et institutionnels une prévention de ces troubles peut être réalisée. Mais lorsque l’obligation de soins va intervenir, elle va écarter toute psychothérapie et seul le médicament restera en lice, que va-t-il se passer lorsque familles, patients, amis vont se révolter devant ces effets secondaires et les abus des médicaments obligatoires ? On va entrer dans le cycle de la biologie pure imposé par les laboratoires : un symptôme = une molécule. La psychiatrie disparaîtra pour laisser la place à un traitement vétérinaire.

Les dangers, démontrés par J.-M. Delarue dans le seul cadre des hospitalisations sous contrainte de la précédente loi, vont augmenter de façon exponentielle. L’état d’esprit qui domine ces lois est le risque zéro. J.-M. Delarue a montré qu’un tel état d’esprit infiltre tout et n’a pas de limite car il ne rencontre aucune certitude sur la diminution du risque.

Le calme, la sérénité, la confiance, la liberté, la créativité, qui sont les outils de base du soin psychique n’auront pas droit de cité. La logique du soin sera donc exclue.

Certes des voix s’élèveront à la lecture de ce propos pour en sourire et apporter des preuves que dans quelques situations on a arrêté l’escalade de la violence. Mais la violence d’un malade ne s’accroît que lorsque personne ne répond à la souffrance sous-jacente, origine de cette violence. C’est donc avant qu’il faut se montrer disponible.

Reprenons les trois formes d’obligation prévues par la loi : 72h, hospitalisation, domicile.

[Ci-après l’auteur estime que les personnes présumées devoir être soumises aux « soins ambulatoires sans consentement » s’ajouteront au nombre actuel de personnes « hospitalisées sans consentement », dépassant toute capacité actuelle d’accueil initial de ces personnes.]

Pour les 72 h : dans quel espace cette garde à vue va-t-elle être réalisée ? — aux urgences des hôpitaux généraux déjà surchargées et où l’on ne reste que quelques heures ? — dans les prisons habituées à la privation de liberté ? En effet les autres espaces de soin actuels n’offrent aucune garantie de sécurité suffisant. Il faudra donc construire de nouveaux espaces à grand frais — selon quels critères ? — avec quels soignants ? Ils seront certainement prélevés sur les équipes de secteur, ce qui diminuera d’autant leur travail de prévention, dont le but est de diminuer les situations d’urgence, les demandes d’hospitalisation vont augmenter ; (…) — quelle formation auront les soignants ? celle du soin (laquelle ne cherche pas d’emblée à imposer diagnostic et traitement, mais d’abord à installer la confiance, la contradiction est pesante), ou l’habileté à faire avouer au malade sa maladie ? un tel aveu est déjà une attitude brutale pour les excès d’alcool, c’est une violence inacceptable et incompréhensible pour les malades qui méconnaissent leurs troubles. Le point de contradiction maximal sera atteint pour les adolescents qui sont à l’époque de la survenue des troubles psychiques graves : leur passage en garde à vue de 72h qui devrait déboucher sur une proposition de soin après avoir rencontré une quinzaine de personnes différentes en 72h dans des liens protocolisés, sera l’occasion de massacre d’ado, véritables assassinats d’âme de jeunes en quête d’identité à cette période si fragile de la vie. Des psychiatres d’adolescents ont-ils participé à l’élaboration de cette loi ?

Quant aux services d’hospitalisation où seront envoyés les patients qui auront refusé un traitement, alors qu’ils méconnaissent seulement leur maladie, ils seront vite débordés, malgré les efforts des directeurs pour y faire venir un grand nombre de soignants, prélevés eux aussi sur les espaces de soin des villes où ils avaient une fonction de prévention essentielle, ce qui va encore augmenter le flux des patients décompensés. On va rouvrir des lits et multiplier les services fermés. Ce sera l’abandon définitif de la psychiatrie de secteur qui s’appuyait sur la reconversion des services hospitaliers en espaces de soins en ville consolidés par les liens avec l’environnement relationnel de chaque malade. Certes il y a le recours au domicile.

L’obligation de soin à domicile va transformer les parents en surveillants de prison attentifs à une seule chose (on ne peut leur demander de soigner, sinon il y a longtemps qu’ils auraient guéri leurs enfants) vérifié qu’ils prennent bien leur traitement, laissant de côté leur rôle affectif essentiel. Ils seront vite secondés par les voisins se transformant en délateurs, préoccupés du calme du voisinage, donc de la certitude que les traitements sont bien pris. Qui peut avoir la certitude qu’un traitement est bien pris (c’est déjà depuis longtemps une source de débats entre soignants et familles) ? Très vite, comme le disent certains observateurs naïfs, on confondra les cicatrices des troubles psychiques graves avec la survenue de ces troubles. De plus on les confondra (parce que les voisins ne sont pas soignants) avec les effets secondaires néfastes des neuroleptiques qui sont réels et fréquents. La moindre bizarrerie fera l’objet d’un signalement, et provoquera une nouvelle hospitalisation. (…) Ce sera souvent l’installation progressive de l’asile à domicile et la chronicisation de tout l’entourage !

Le critère majeur sera la recherche du « bon traitement chimique » (les autres traitements étant éliminés car non évaluables), mais qui peut assurer connaître le bon traitement pour telle personne à tel moment de sa maladie, tout en restant attentif à l’évolution à long terme ?

De toute façon il y a un joker ! dira l’UNAFAM qui a beaucoup misé sur lui : ce sont « Les équipes de soin mobiles » associées ou non au SAMU. Bien sûr leurs soignants sont des acteurs de valeur, mais travaillant sans les atouts de l’équipe de secteur, sans la connaissance continue du patient, sans l’appui de l’environnement puisque leur action est punctiforme, et qu’ils sillonnent une population de 300 à 600 000 habitants. Leur intervention vient fracturer la continuité des soins qui est l’outil essentiel façonné par la politique de secteur. De ce fait cette intervention s’ouvre presque systématiquement sur des hospitalisations qui seront souvent sous contrainte. Plus ces équipes vont se multiplier, plus elles vont réduire les équipes de secteur, et dévaloriser celles qui resteront.

Le résultat global de cette loi sera à la fois le dépérissement des équipes de secteur et le renforcement progressif et définitif des monstres hospitaliers : c’est la remise en scène des asiles !

L’UNAFAM, la FNAPSY, les syndicats des professionnels de la psychiatrie savent cela. Lorsque l’on interroge sur le terrain familles, usagers et soignants on trouve un décalage évident entre les responsables et la base. Cette base est contre la loi, car elle connaît très bien ce que nous venons de décrire. Elle sait que l’état d’esprit du soin a besoin pour se développer d’une ambiance toute autre, dont les outils fondamentaux sont la confiance et le temps suffisant.

Certains diront de ne pas associer ici les syndicats, ils se sont élevés contre. Mais c’est récent. Pendant plus de deux ans ils l’ont soutenue. Cela a commencé par leur soutien au rapport Couty (…). Ce rapport préparait la fin de la politique de secteur et la révision de la loi de 1990, sans dire un seul mot de ce qu’a mis à nu le rapport de J.-M. Delarue : les effets anti-thérapeutiques de l’application de la loi de 1990 : la logique de la sécurité écrasait déjà le soin dans toute institution fermée.

La preuve de cette acceptation de la loi par les professionnels : le nombre de 400 manifestants venus devant l’Assemblée nationale le jour du vote [lire : le premier jour de l’examen] de la loi en mars. Si les soignants ne sont pas venus participer à l’expression démocratique dans la rue sur cette question particulière, si peu connue des élus, c’est bien qu’ils l’acceptent.

Je vais me permettre de vous proposer trois essais dans les jours qui viennent pour essayer de comprendre pourquoi chacun de ces trois acteurs a soutenu la loi.

2. — L’UNAFAM
3. — La FNAPSY
4. — Les syndicats

En effet pourquoi ces trois acteurs ont-ils soutenu cette loi ?
Parce qu’ils ont eu peur !

Certes, mais il y a d’autres raisons, et pour chacun différentes.

Ce seront des pistes modestes, pour réfléchir, démarche essentielle si nous voulons retrouver nos esprits, retrouver notre capacité de nous parler entre nous et avec chacun des acteurs pour arriver à soigner, et si nous voulons préparer un avenir meilleur. »


Article suivi de :
— 2. — La souffrance des familles en psychiatrie, sa violence
— 3. — La souffrance des professionnels de la psychiatrie, la honte
— 4. — La souffrance des usagers de la psychiatrie, l’indicible
— Les professeurs de psychiatrie ne souffrent pas, mais veulent la loi et son obligation de soin, voie royale pour les laboratoires pharmaceutiques


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