2011-03-22 (art) Le Monde : La loi sur la psychiatrie est l’indice d’un État qui préfère punir que guérir, par Daniel ZAGURY, psychiatre, médecin-chef au Centre psychiatrique du Bois-de-Bondy (Seine-Saint-Denis), expert auprès des tribunaux

• Pour citer le présent article : http://goo.gl/Lfy3q ou http://psychiatrie.crpa.asso.fr/72

Document du mardi 22 mars 2011
Article mis à jour le 10 avril 2014

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La loi sur la psychiatrie est l’indice d’un État qui préfère punir que guérir

Le Monde | 21.03.2011 | Article paru dans l’édition du 22.03.2011

Le projet de loi relatif aux « droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques » provoque à juste titre la colère et l’indignation des associations professionnelles. On dénonce la création d’un casier judiciaire psychiatrique ou d’une garde à vue psychiatrique. On pointe la dimension exclusivement sécuritaire du projet de loi, dont le vocabulaire et la logique relèvent plus du ministère de l’intérieur que de celui de la santé. Ce n’est pas tout à fait vrai. C’est pire : il est sanitaire pour les entrées et sécuritaire pour les sorties, ce qui rendra un peu plus infernale la situation sur le terrain, en engorgeant les unités d’hospitalisation temps plein et en entravant la réalisation des soins urgents, notamment pour les malades susceptibles de commettre un acte violent.

On critique l’absence de moyens qui rend ce projet irréalisable et la mauvaise foi de ceux qui feignent de l’ignorer. Tout cela est exact mais ces objections sont singulièrement naïves : comme si le projet du législateur était d’adopter une loi effective ! Il y a belle lurette que les lois ne sont plus faites pour être appliquées ou pour améliorer la situation de ceux qui auront à en subir les effets, mais pour afficher la force de l’État-gendarme.

En un mot, pour comprendre le contexte de ce projet de loi, il faut surmonter l’indignation, prendre la mesure d’un certain nombre de bouleversements et de changements de paradigme. On se donne alors une chance de saisir ce qu’il peut y avoir de commun entre des phénomènes apparemment aussi divers que la souffrance au travail, avec son lot de suicides, la plainte diffuse de corps professionnels comme les policiers, les enseignants, les chercheurs, les magistrats, les médecins hospitaliers… ou la recherche systématique de boucs émissaires.

Il est d’usage d’opposer l’État-providence à l’État-gendarme et de reléguer le premier à un passé révolu. Mais l’on n’a pas suffisamment pris la mesure des effets psychiques qui ont accompagné la façon dont s’est opérée cette mutation dans notre pays : c’est une chose de ne plus se sentir protégé par une instance bienveillante ; c’en est une autre de vivre dans toute leur cruauté les attaques de ce qui exerçait autrefois une fonction tutélaire. C’est ce retournement malveillant qui est au cœur d’un grand nombre de souffrances diffuses : le sujet ne se sent plus seulement "lâché", mais se sent attaqué violemment par l’État, qui se défausse sur lui. Pourquoi ?

C’est que les politiques doivent résoudre une équation singulièrement complexe : concilier le maintien, voire l’accroissement des attentes, la pression des lobbies associatifs et la diminution des moyens, sans déclencher la colère populaire avec ses conséquences électorales.

Force est de constater qu’il y a également des solutions perverses. Elles ne sont pas réductibles au mensonge. Elles reposent sur les mêmes mécanismes que ceux que l’on décrit dans la clinique des perversions et de la perversité : le déni ; le clivage ; la projection (on chasse le lampiste et on choisit le bouc émissaire, généralement parmi les plus vulnérables) ; le défi (on fustige tout argument critique) ; l’inversion des valeurs (les plus démunis deviennent les plus dangereux) ; la fuite en avant (tel un vulgaire escroc empêtré dans la course folle de sa cavalerie, l’État vole de loi inappliquée en loi inapplicable)…

En bout de course, ce sont les acteurs de terrain qui se voient désignés comme étant à l’origine du mal et qui en portent le poids. Qui dira la douleur de ceux qui ont choisi de donner un sens collectif à leur engagement et qui se voient, au coup par coup, au petit malheur la malchance, désignés à la foule comme fauteurs de troubles à l’ordre public ; de ceux qui se débattent pour sauver ce qui peut l’être ? Policiers, magistrats, fonctionnaires de justice, enseignants, chercheurs, médecins hospitaliers… ils se reconnaîtront.

Mais là encore, pour bien saisir ces changements, il faut prendre la mesure de deux bouleversements de nos représentations. C’est sur eux que s’appuie la solution politique perverse : aujourd’hui, la question n’est plus "Que faire ?" mais "À qui imputer ?". Il ne s’agit plus tant de construire ensemble que de savoir qui est responsable des dysfonctionnements.

La bureaucratie managériale en est l’agent. Elle s’infiltre partout et nous commande ce qui doit être et comment faire plus avec moins. On réglemente. On établit des procédures. On impute. On communique. Mais il n’est pas certain que l’on construise ensemble l’avenir du pays.

Le second bouleversement est la désuétude de l’éthique de la responsabilité, qu’il ne faut surtout pas confondre avec la recherche permanente d’un responsable. Cette dernière relève d’une logique d’adjudant en quête de bidasse chargé de corvée. Comme Michel Foucault l’avait clairement pressenti, on a glissé du paradigme du sujet responsable (ou irresponsable s’il est malade) à celui de l’individu dangereux porteur de risques. Malade ou non, il est la nouvelle figure de la peur.

Le vrai responsable, celui à qui il convient d’imputer l’origine du crime, ce n’est donc plus celui qui l’a commis, mais le juge qui l’a libéré, le psychiatre qui a décidé de sa sortie de l’hôpital, ou l’agent de probation qui ne l’a pas suffisamment surveillé… Il suffit de réfléchir quelques secondes pour mesurer combien ce nouveau regard qui déresponsabilise l’auteur pour sur-responsabiliser celui qui l’encadre est lourd de conséquences, puisque l’homme criminel n’est plus sujet de ses actes, transférant sur les acteurs du champ social l’opprobre de son geste.

On reconnaît la rhétorique habituelle de notre président : il n’y a pas de fatalisme ; il y a bien un responsable ; il faudra payer ; c’est la règle… Après le musulman, le Rom, c’est le tour du fou dangereux. C’est à lui d’incarner cette peur dont l’État sécuritaire a besoin pour s’auto-affirmer. Tous les pervers le savent : c’est aux plus faibles qu’il convient de s’attaquer si l’on veut être certain du résultat.

Dès lors, on comprendra que tous les arguments sensés, tous les développements sur notre histoire prestigieuse, nos valeurs de civilisation, soient de peu de poids. Au contraire, ils renforcent la détermination de ceux auxquels ces critiques s’adressent. Cette loi en discussion, si elle est votée, ne sera que le dernier avatar, affligeant, misérable, d’un système original qui avait fait ses preuves pendant près de deux siècles.

Elle sera appelée à être abrogée, pour ouvrir la voie à une judiciarisation des hospitalisations, comme dans tous les pays de développement comparable au nôtre. Les historiens se demanderont à quoi avait bien pu servir cet intermède législatif imposé contre le consentement de la profession. À des facteurs exclusivement conjoncturels. À pas grand-chose au regard des enjeux fondamentaux que sont, pour toute société, la façon dont elle traite les plus démunis de ses citoyens et l’équilibre fragile et délicat entre la nécessité de soins et le respect des libertés individuelles. C’est ce "pas grand-chose" qui semble caractériser la période que nous traversons.

La "philosophie" qui sous-tend l’ensemble de ce projet de loi est nauséabonde. Il faut le refuser.

Daniel Zagury, psychiatre, médecin-chef au Centre psychiatrique du Bois-de-Bondy (Seine-Saint-Denis), expert auprès des tribunaux »


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